L’Art du Nigéria par André Seleanu

SUBTILE GÉOMÉTRIE, ESPACE ÉPURÉ

ARTS DU NIGÉRIA DANS LES COLLECTIONS PRIVÉES FRANÇAISES

Par André Seleanu

MUSÉE DE LA CIVILISATION

Commissaire : Alain Lebas

85 Rue Dalhousie  Québec, QC G1K 7A6
(418) 643-2958

DU  24 octobre 2012 au 21 avril 2013

Mosaïque de cultures, de modes de pensée, de types d’organisation sociale, le Nigéria est aussi un berceau de l’art africain traditionnel.  Celui-ci est représenté par cent quatre-vingt objets provenant de vingt-sept collections privées françaises, en nous offrant un tour d’horizon de l’héritage artistique de ce grand pays de l’Afrique de l’ouest.  Le Nigéria possède une population de 155 millions d’habitants issus de quarante-quatre ethnies.  Peu de régions peuvent rivaliser avec le Nigéria en termes de profondeur historique : il peut d’enorgueillir de deux mille ans d’art statuaire, englobant des dizaines de typologies et de références mythologiques.

Cette exposition nous révèle un art qui était encore considéré comme primitif au dix-neuvième siècle : il choquait en Occident par sa rudesse non-figurative et son inquiétant onirisme.  Cependant, les maîtres sculpteurs du Nigéria font aujourd’hui figure de précurseurs : l’essence de l’art africain, sa vision géométrique totalement réarticulant l’objet, allait inspirer Picasso dans le cubisme et stimuler l’imaginaire moderniste.  Et cette exposition ne déçoit pas dans son « africanité » : car la subtile géométrie, la mise en espace épurée, la concentration d’énergie caractérise tous les oeuvres exposés dans le cadre de cet événement.

Les masques et les sculptures sont en général constitués de bois, métal et coquillages.  Ceux qui proviennent de l’ancien royaume du Bénin, au sud-ouest du Nigéria mettent en valeur le travail du bronze et des alliages cuivreux, car cette région connaît la technique de la cire perdue depuis le quatorzième siècle.  Une esthétique africaine qui émeut l’œil occidental -pourtant autrement entraîné- a été créé par des artistes qui, eux, remplissaient un rôle purement rituel.  Il est possible qu’il y ait des œuvres ayant une fonction décorative, mais dans la plupart des cas, l’art représenté dans cette exposition est relié à des cultes africains animistes.

Même si le pays est aujourd’hui officiellement musulman, sa tradition culturelle reste encore en grande partie animiste.  L’artiste remplit le rôle de « passeur », de médiateur.  Il le fait à travers l’objet d’art « magique », rituel : masque, sculpture qui font le lien avec le monde des esprits.  L’objet rituel est investi pour le croyant animiste de pouvoirs magiques.  Il convie la présence des ancêtres, l’esprit de l’eau, l’esprit du lieu…  Il aide à concentrer de l’énergie psychique, à transformer la réalité.

Par exemple, chez le peuple Igbo, l’objet – sculpture, masque ou cimier porté par des danseurs – incite la transformation, la métamorphose des esprits et des êtres.  Des hommes forts sont investis du pouvoir du léopard : certaines femmes réputées sorcières peuvent se transformer en oiseaux.  Pour les Yoruba, l’individu existe comme partie d’un lignage, idile.  Il y a des liens très forts entre le monde présent, celui des pas encore nés et celui des défunts, grâce à des déités qui les assurent.

Le spectateur devient sensible à l’énergie que possèdent les objets : énergie des êtres vivants… une certaine aura des morts.  Crépis de blanc et scarifiés, les masques Idoma aux yeux presque fermés, semblent en fait communiquer avec un « au-delà ».  Le monde se caractérise par une vaste circulation de l’énergie et des esprits.  Des déités et des puissances surnaturelles ont plus d’énergie que les vivants.  Dans une iconographie Yoruba (casque-coiffe en alliage cuivreux), un animal fabuleux, à la fois antilope et cheval, au corps de serpent, est attaqué par trois oiseaux qui ressemblent à des ibis.

L’iconographie de l’oiseau attaquant un serpent est très courante dans les arts yoruba et « correspond à un proverbe qui évoque le dynamisme des forces de l’univers en situation de conflit : c’est par la confrontation des forces que les énergies se renouvellent.  Pour les Yoruba, le combat est donc une métaphore positive ». (1)

Certains objets ont été commandés par des sociétés secrètes.  La Tête de léopard en alliage cuivreux  de la région de Cross River appartenait à une société secrète portant le nom d’Ekpe.  Au dix-neuvième siècle, elle regroupait des notables s’étant en général enrichi grâce au commerce des esclaves.  Conviant envers lui l’esprit du léopard, l’objet se distingue par sa charge énergétique et archétypale.

Les masques d’oiseau et d’éléphant Iwerre provenant du delta du Niger, permettent au cours de fêtes cérémoniales réunissant masque, costume et danse, de renouer des liens avec le monde des esprits.  Les masques étaient fixés sur la tête du danseur grâce à un panier tressé.

Quelques objets présentés, tel le cimier de danse masculin à trois cornes de la tribu Ejagham dans la région Cross River, font preuve de réalisme artistique.  Cependant la plupart des objets sont caractérisés par une forte stylisation.  Interviewé pour cette exposition, Max Itzikovitz, l’un des collectionneurs français qui a prêté des œuvres pour l’événement, avait les mots suivants pour décrire ce qui déclenchait son désir de collectionner l’art du Nigéria : « C’est un art inventif, un art d’invention perpétuelle ; le cubisme par opposition au réalisme ».

On peut ajouter que l’art africain comporte un fort élément conceptuel.  Les codes traditionnels intégrés par des artistes rituels suivent des mythologies, des archétypes et des principes rituels et magiques qui sont en fait  leurs concepts.  Et en même temps, il existe une tendance constante vers l’expression géométrique, mais également il y a gestualité et spontanéité dans l’exécution… cet art intègre bien des qualités.

L’art du Nigéria, l’art africain est un art qui représente un monde invisible à travers l’œuvre rituelle visible.  Il a constitué une influence fondamentale dans la création de l’art moderne.  Il a influencé le surréalisme européen.  Picasso s’est inspiré de sculptures africaines qui mélangeaient des éléments quotidiens : clous, coquillages, tissus, cordes, afin de créer une nouvelle signification dans des assemblages.  Couples d’Ibegi dans leur tunique, Yoruba- Igbomina représente un tel assemblage avec prépondérance de coquillages.

À quelques exceptions près, le commissaire de l’exposition, Alain Lebas se limite à identifier les zones tribales-géographiques d’origine de ces œuvres.  Pour la grande majorité des cas, leur créateur reste anonyme.  L’Afrique traditionnelle produit un art rituel et d’usage et non pas un art  individualiste.

Le problème de la datation a également été éludé par le commissaire : dans la plupart des cas il est question d’œuvres du dix-huitième et du dix-neuvième siècle.  Faute de ces repères  temporels et personnels, le spectateur peut donc se confronter, se mesurer à l’énergie de l’objet, à sa qualité d’ « œuvre ouverte » : un objet qu’il peut ainsi investir de sa propre signification.

(1)               Hélène Joubert – Conservateur en chef de la section Afrique Musée du Quai Branly, Paris,  in Arts du Nigéria dans les collections privées françaises, dans un essai intitulé Objets de pouvoir et de désir Catalogue sous la direction d’Alain Lebas Musée de la Civilisation –Québec 2012 p.56

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