Serge Lemoyne par Monique Brunet Weinmann

SERGE LEMOYNE (13 juin 1941, Acton Vale – 12 juillet 1998, Montréal) L’ATELIER DU PEINTRE

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 Y retourner

« Pourquoi ces cosmologies verbales et verbeuses pour des choses qui sont si simples au fond ! Le temps qui passe fait justice de tant de prétentions soi-disant «  métaphysiques » : 20 ans y suffisent. Même Braque et Picasso ne faisaient guère de théories vers 1910, et pourtant le peu qu’ils en faisaient est emporté : rien ne reste de tout cela que des jeux merveilleux de grâce et de distinction : des lignes et des couleurs bien en place, bien accordées. Il n’y a pas d’autre mystère et leurs œuvres ne nous intéressent que parce qu’elles sont de la très bonne peinture et du très bon dessin. Abstraites ou non, c’est tout un, et cela m’importe peu. » (1) Autre temps, autre mode, mais le constat demeure. Marie-Alain Couturier tenait pour peu de chose « la littérature Gagnon, Hertel and Co » répandant son prêche mystique en 1943, pré-texte à Refus global. Nous avons eu droit dans les années 1960 aux discours sociologiques qui se trouvaient autorisés par l’art engagé des Aktionen, Happenings, Événements en direct en interaction avec le public et autres provocations, pour changer la vie en changeant la ville en assignant à l’art une place majeure – c’était déjà l’ambition des Constructivistes russes en 1920 -. Puis l’idéal de la Flower Generation qui prônait l’imagination au pouvoir s’est sclérosé en idéologie, beaucoup sont rentrés dans le rang, devenant politiciens, professeurs, directeurs. Et les artistes retournent à l’atelier car « l’art ne tolère pas de second métier » : cette sentence de Van Gogh devient le mantra de Serge Lemoyne.

Y créer

Heureusement pour nous : Serge Lemoyne abandonna la scène collective pour faire œuvre de peintre, même si on peut regretter la rareté de la documentation sur ses performances publiques, telles la Semaine A, l’Horloge, le Zirmate. L’œuvre picturale demeure, dont nous pouvons reprendre la mesure à l’Espace Création de Loto-Québec où François Gauthier a rassemblé quelques deux cents pièces, tableaux, sérigraphies, carnets de dessins, fragments de sa maison démolie, expérimentations sur ordinateur, photographies,  tous états d’un travail continu et cohérent pour instaurer enfin « après le refus global l’art total » ! Et le regardant demeure figé devant la réelle grandeur de cet œuvre authentiquement personnel, qui transgresse et transcende la doxa formaliste du discours universitaire alors dominant, bouleversant les catégories disciplinaires et les étiquettes étriquées, gestuelle et plasticienne, abstraite et figurative, populaire et savante, dénotativement sémantique (Blanc, Orange, 10) et connotativement symbolique (Le Masque, Forum stellaire): tout à la fois. Rien de la peinture « clean », « hard edge », monochromatique et in-signifiante ! Un débordement d’énergie obtenu avec un minimum de moyens – sans être « minimaliste », on l’aura compris – . Il le montre puissamment avec la célèbre série Bleu – Blanc – Rouge et ses prolongations, devenue sa signature, sa griffe personnelle, l’icône de toute une période de fierté populaire. C’est ainsi qu’on crée, sans le vouloir, des classiques qui défient les modes et le temps. Il a pu se réjouir d’avoir « conduit les intellectuels au Forum et amené les amateurs de hockey à s’intéresser à l’art. » (2) Il faut voir la photographie des nombreux tableaux tricolores accrochés sur la façade de la maison familiale d’Acton Vale pour célébrer la Saint-Jean-Baptiste en  1979.

« Je n’ai pas de discours sur mon œuvre. C’est l’intuition qui me guide, beaucoup plus qu’un cheminement rationnel. Le discours est anticréatif : l’œuvre risque de s’y configurer, alors que, dans la création, il y a un phénomène imprévu, de la découverte, de la magie. Mon autoréflexion, je la fais en travaillant. » (3). Qu’on ne s’y trompe pas cependant : si Lemoyne était un intuitif émotif et sensible, il était loin d’être une nature rustre et inculte. L’absence de théorie n’équivaut pas à l’absence d’autoanalyse critique, il le dit bien. C’est un des intérêts de l’exposition de révéler l’existence de carnets d’esquisses et de réflexions tenus par l’artiste au fil des ans. (4) Henri Matisse, lui aussi abhorrait les théories et remplissait régulièrement des carnets privés d’analyse de son travail. On ne s’étonnera pas de l’admiration qui enflamme Lemoyne à la fin de sa trop courte vie, comme foudroyé par L’Atelier rouge vu au MoMA de New York, au point de consacrer deux années à peindre une cinquantaine d’Hommage à Matisse en quelques 500 petits tableaux, hymnes à la peinture de la maturité laissant présager toute une production à venir, qui restera irréalisée.

Le déconstruire

 

Car l’artiste fut dépossédé de son atelier, le bleu comme le jaune, de sa galerie privée, de sa maison patrimoniale, le tout en un à Acton Vale. Rachetée en 1979, il avait commencé au milieu des années 1980 à métamorphoser la demeure familiale où il est né en œuvre d’art total : architecture, sculpture, peinture, mise en scène avec changements à vue comme au théâtre. Les multiples tracasseries et harcèlements – pour raison de sécurité – qu’il souffrit dès lors eurent pour dénouement la démolition partielle de la façade sur la rue (ob/scène), le lancement de l’Opération M, M comme dans « maison », « musée », « maladie » et « meurtre ». Elle consistait à sauver des pans, des coins, des fragments de structure, supports recyclés en sculpto-peintures. Puis en 1996 Lemoyne obtint de faire ce qu’il voulait sur l’enveloppe extérieure de SA propriété. Il en fit une carcasse polychrome déconstructiviste au plein sens du mot, dans la lignée des enveloppements tourbillonnaires de planches et de poutres « construits » par Kawamata. Que croyez-vous qu’il arriva ?

On a protégé pieusement la maison du peintre populaire Arthur Villeneuve. Le « palais » du Facteur Cheval est une attraction touristique. On a restauré Giverny et conservé l’atelier de Cézanne aux Lauves. Mais la maison – atelier- œuvre totale de Serge Lemoyne périt dans un incendie criminel deux ans après le décès de l’artiste, d’un cancer au cerveau. Dès le lendemain les bulldozers étaient là pour la raser, comme on le faisait autrefois des villes ennemies conquises. Sauf à conserver dans une grange voisine quelques reliques emballées comme des Christos, dont une partie seulement fut exposée à la Chapelle historique du Bon Pasteur par François Gauthier ( automne 2009). La série Trou noir met un point final à son « work in progress ». «  Certains ont qualifié cette série de prémonitoire, puisque, si Lemoyne ignore être atteint d’une tumeur au cerveau, il confie tout de même à un ami : « Je peins ma maladie. »

Il n’y a rien à ajouter.

Monique Brunet-Weinmann

NOTES

(1)            Marie-Alain Couturier,o.p., lettre inédite à Louise Gadbois, 9 octobre 1943.

(2)            Serge Lemoyne, cité dans le livret qui accompagne l’exposition.

(3)            Serge Lemoyne  à Jean-Pierre Legrand, Vie des arts vol. XXXIII numéro 133, Hiver 1988, p. 35.

(4)             François Gauthier : « Contrairement à l’image que le personnage laissait paraître, on retrouve un artiste avec une réflexion critique sur son œuvre et une compréhension approfondie de l’art contemporain. » Livret de l’exposition.

(5)             Id.

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