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QUATRE MILLÉNAIRES D’ART DU PÉROU : DES INCAS À L’INDIGÉNISME

PÉROU : ROYAUME DU SOLEIL ET DE LA LUNE

OU COMMENT S’EST CONSTRUIT UNE IDENTITÉ PÉRUVIENNE

Commissaire de l’exposition : Victor Pimentel

Au Musée des Beaux-Arts de Montréal

1380 Rue Sherbrooke Ouest  Montréal, QC

H3G 1J5

Du 2 février au 16 juin 2013

Par André Seleanu

L’impressionnant héritage artistique du  Pérou est  mis en exergue par une vaste exposition conçue et réalisée par le Musée des beaux-arts de Montréal.  Trois cent cinquante œuvres représentant les domaines les plus divers – sculpture, peinture, art textile, céramique, photo – reflètent des traditions liées à plus de quatre mille ans d’histoire de cultures et civilisations en terre péruvienne.   Cette exposition sera également mise en tournée au Seattle Art Museum entre octobre 2013 et janvier 2014.

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L’exposition réunit des chefs d’œuvre de l’art précolombien, des exemples de l’art religieux du régime espagnol, des toiles réalistes du dix-neuvième siècle, ainsi que des peintures du vingtième siècle créées dans le sillage du modernisme.  Ces dernières portent également le sceau du courant indigéniste initié par José Carlos Mariátegui, philosophe de Lima.

Natalie Bondil, directrice du MBAM envisage cet événement dans le contexte d’une exploration artistique des identités nationales latino-américaines.  « À la suite de іCuba! Art et histoire de 1868 à nos jours, exposition présentée en 2008, j’ai constaté que l’archéologie n’a révélé ce berceau de la civilisation – le Pérou, l’un des six au monde,  avec la Mésopotamie, l’Égypte, l’Inde, la Chine et le Mexique – que récemment, au cours du vingtième siècle.  Notre exposition montre comment, au cours de l’époque moderne, le regard sur l’histoire est passé d’une interprétation coloniale à un tout nouveau sentiment nationaliste », explique la directrice.

La redécouverte de Machu Picchù

En effet, la redécouverte des ruines de Machu Picchú par une équipe archéologique de Yale dirigée par Hiram Bingham représente le moment charnière d’une prise de conscience nationale au Pérou, liée à la grandeur des Incas et d’autres cultures précolombiennes.  C’est une pierre de touche symbolique dans la constitution d’une mémoire collective patriotique au Pérou dès le début du vingtième siècle.

L’exploit archéologique de Machu Picchú coïncide avec l’essor de l’indigénisme, mouvement panaméricain, également  l’un des principes moteurs de la révolution au Mexique, pays héritier des Aztèques, de 1910 à 1920.

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Mochica, Côte nord, Sipán

Ornement d’oreille représentant un guerrier

100–800 apr. J.-C.

Or, turquoise, bois

9,2 cm

Museo Tumbas Reales de Sipán, Lambayeque

Photo © 2011 Joaquín Rubio

Dans le contexte péruvien, le sentiment de force issu de la prise de conscience indigéniste débouche sur des revendications politiques et culturelles au début du vingt-et-unième siècle.  Au terme de négociations prolongées, commence en 2011 le retour d’environ 1360 objets déterrés, sur un total de 46 300 prêtés en 1911 « pour un an et demi(!)» à l’université Yale : l’on attend en 2013 que tout le corps expatrié soit restitué.  Dans ce type de revendications de son héritage archéologique expatrié, le Pérou fait actuellement figure de proue.

Victor Pimentel, commissaire principal de l’événement, place ce qu’il appelle « une communauté imaginée » au cœur conceptuel de l’exposition.

« La pérouanité », ce sentiment nationaliste (…) ne saurait se matérialiser en une image concrète immuable.  Elle s’exprime au travers de symboles et lie les peuples du Pérou, dont les ancêtres sont à prédominance indigène et créole. (…)  À travers la représentation de mythes et rituels des anciennes civilisations andines, leur perpétuation, dissimulation et hybridation pendant la vice-royauté espagnole, puis leur redécouverte et leur revalorisation au vingtième siècle, il est possible de reconstituer les images fondatrices du Pérou moderne ». (1)

Il est significatif de noter qu’en 2012, 13,2 pour cent – soit plus de trois  millions de Péruviens – possédaient encore comme langue maternelle le quetchua, idiome de l’empire Inca.

Une histoire qui peut être revisitée

L’exposition est constituée d’une suite d’œuvres qui reflètent le concept «d’identité narrative » explorée par le philosophe Paul Ricoeur.  « L’identité narrative n’est d’aucune manière « identique à elle-même », mais se présente « entre la fiction et la réalité ».  Elle est ouverte : «  l’intrigue d’une histoire qui peut être revisitée ».  L’initiative culturelle et identitaire y a sa place.  Des nations peuvent être inventées qui n’existaient pas auparavant ». (2)

L’image précolombienne est tributaire de quelques « principes structurants » esthétiques et philosophiques.  L’empire des Incas est immense : il englobe les territoires actuels du Pérou, de la Bolivie et de l’Équateur.  « Il était essentiel pour les Incas de développer un système visuel évocateur et cohérent : ils ont donc créé un style aux formes normalisées avec une préférence pour les motifs géométriques ». (3)  Mais l’on rencontre aussi cette tendance géométrique chez les Mochica de la côte nord du Pacifique péruvien.  Une parure funéraire d’or chimù témoigne d’une magnifique maîtrise du champ plastique et d’une fantaisie  véritablement baroque.  En général, l’objet précolombien a l’air de prendre son essor avec grâce et légèreté, tout en gardant un côté hiératique et monumental. D’un point de vue cosmologique, des divinités féminines associées à la lune et des divinités masculines associées au soleil marquent l’art précolombien.  La relation avec la mort et l’importance du sacrifice humain comme facteur d’équilibre cosmique font également partie de la spiritualité andine.

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Francisco Lasso (Tacna 1823 – San Mateo 1869)

Habitant des cordillères du Pérou

1855

Huile sur toile

138 x 88 cm

Pinacoteca Municipal “Ignacio Merino” de la Municipalidad Metropolitana de Lima

Photo : Daniel Giannoni

Symbolisé par des archanges apocryphes dans la peinture de l’école de Cuzco,  l’impératif de l’évangélisation des peuples conquis met son sceau à l’art de la colonie.  L’école de Cuzco est la plus prestigieuse école picturale dans l’Amérique espagnole.  Cependant, dissimulé par l’art catholique, s’affirme le désir d’affirmation autochtone.  La Vierge se voit associée au culte de la Tierra Madre. (la Terre mère : Pachamama)  Dans des lieux de culte préhispanique, on construit des autels chrétiens : le visage de la Vierge est parfois dépeint encastrée dans une montagne.

Après la déclaration de l’indépendance du Pérou en 1821, l’art péruvien tributaire de l’Europe – au service de la minorité espagnole –montre l’autochtone tel un être étranger.  Mais peu à peu l’héritage précolombien reprend ses droits et triomphe avec l’essor de l’indigénisme idéologique dans les années 1920.  Celui-ci influence le modernisme péruvien : une vaste sélection d’œuvres de José Sabogal, Camilo Blas, Julia Codesido, Leonor Vintanea Cantuarias, montrent des scènes de la vie indigène.  Dans Pastoras (Bergères, 1944) par Vinatea Cantuarias, on remarque la monumentalité de la composition enrichie par la musicalité des courbes.

L’abstraction péruvienne, telle celle de Fernando de Szyszlo,  relèvera en partie de ce que la critique argentine Marta Traba appelait « un art de la résistance » : voie alternative entre l’acculturation et le nationalisme folklorique.  Tenant compte de  la « préférence géométrique de l’art inca, ainsi  que de  la tendance d’aller vers l’essence inhérente à l’art moderne, on peut évoquer une citation du poète et essayiste mexicain Octavio Paz : « La modernité, c’est la plus ancienne antiquité».(4)

NOTES

(1)   Les Royaumes du soleil et de la Lune  sous la direction de Victor Pimentel

Éditions du Musée des beaux-arts de Montréal 2012, p.21

(2)   Ruth Wodak et al.  The Discursive Construction of National Identity University of Ediburgh Press 2009 pp. 4-21

(3)   Pimentel p.23

(4)   Notes explicatives pour la collection de peinture latino-américaine du Musée Banco de la Republica (Bogotá)